fin de vie pétasse
Des rencontres humaines

Adieu à une pétasse

Elle fait partie de ces rencontres uniques, incroyables que notre métier de soignant nous permet de vivre. Quand je fais sa connaissance, elle est décalée, différente, et ça me plait. Elle ne ressemble pas aux patientes habituelles. 

Elle a deux couettes de chaque côté de la tête comme les palmiers que l’on fait aux petites filles avec leurs premiers cheveux d’anges. Elle a des chouchous fluo. Elle a une couverture rose sur son lit et un coussin avec des fleurs.

Sa table de nuit est remplie de gélules, plantes, crèmes et autres produits naturels en tous genres.  Une bouteille d’huile d’olive, un flacon d’huile essentielle, des fruits. Au milieu un paquet de clopes et un briquet. 

Elle doit avoir entre 50 et 60 ans.

Elle a un cancer du poumon. Elle s’en fou. Ça ne lui fait pas peur de crever. C’est comme ça qu’elle parle. Provocatrice, vulgaire, un humour noir décapant que j’adore. Bien sûr ça grince. Faut être droit dans ses baskets pour accueillir cette parole franche, écorchée et brut de convenance.

Elle n’a besoin de rien, mais sa toubib la sent angoissée. 

Je viens faire sa connaissance, elle me demande ce que je peux lui apporter. Du soutien. Elle n’en a pas besoin. Elle n’a pas besoin qu’on vienne observer le spectacle de la femme malade, qu’on vienne lui tirer les vers du nez. Elle m’emmerde moi et ma présence bienveillante. Je l’adore déjà. 

Nous échangeons et elle ne fait que parler. Au bout d’une heure elle me dit que je suis une vraie pétasse. J’arrive mine de rien et sans qu’elle comprenne ce que je fais, elle me livre pleins de détails de sa vie. Elle me dit que je suis mignonne et que ça l’emmerde. Elle me kiffe. Moi aussi.

Un an de combat, de rechute et de mieux. Un an à découvrir cette femme. Des secrets, des non-dits, des blessures qu’elle ne dévoilera pas. Je respecte. Je la prends comme elle vient, je comprends tellement comme c’est important d’être écoutée telle que l’on est, sans masque ni comédie. Je n’ai pas de jugement à porter, elle est certainement comme ça parce qu’elle a traversé des choses compliquées dans sa vie. 

Ce putain de cancer aura raison de cette pétasse bio aux couettes sentant le tabac. 

Lorsque je la vois le dernier jour de sa vie, elle me reconnait à peine. Elle est recroquevillée dans son lit, elle respire comme un poisson hors de l’eau. Ses petits cheveux eux ressemblent à un duvet naissant sur la tête d’un enfant d’un an. Sa peau blanche laiteuse, ses yeux cernées de noirs, son visage oedématié, elle est à peine reconnaissable. Elle cherche à enlever ses habits, son masque à oxygène. Elle entame sa dernière lutte avec la vie, avec l’air, avec le monde. Je m’en fou, elle ne peut pas me parler mais moi je sais qui elle est. 

Je lui mets de la musique et enduis ses jambes, son dos, ses bras d’huile. Je la masse doucement, sans parler. Je me remémore tous ces moments de fous rires, de confidences, de complicités, de secrets à demi-mots avoués. Dans un ultime effort elle me murmure : Tu m’as retrouvée. Il ne m’en faut pas plus pour comprendre qu’elle sait que c’est moi qui suis près d’elle. Il n’y avait que moi qui la massais. Elle me disait toujours qu’elle pensait que se faire masser c’était un truc pour les bourgeoises coincées. 

Elle n’a plus aucune retenue ni aucune pudeur. L’hypoxie, le cancer a raison de sa lucidité. Mais moi je peux lui préserver sa dignité. Parce qu’elle était digne, elle mourra digne. Je m’en fais la promesse. 

Pour elle une belle femme c’était une pétasse. Pour elle pétasse c’était un compliment. Elle a dit à ma collègue que je m’étais barrée en vacances pile au moment où elle avait besoin de moi. Que j’avais servi à rien pendant un an et que quand elle avait besoin de moi je me barrais. 

Mais elle m’a attendue. Je suis rentrée le dernier jour de sa vie. 

J’ai pu dire au revoir à la plus merveilleuse pétasse qui m’a été donnée de rencontrer. 

Où que tu sois, je t’embrasse. Et merci pour le champagne et les chocolats que tu as laissé. C’est décalé, inhabituel, unique, comme toi.

Cylie

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