Les soignants

Le patient, cet autre qui me ressemble

le patient

Ce patient qui pourrait être mon ami….

Nous avons tous connu un patient ou une patiente qui nous touche particulièrement dans notre carrière. Cette personne en face de nous qui partage nos points de vue, qui réagit aux mêmes choses, qui rit des mêmes choses que nous. Cet autre qui pourrait devenir un ami, avec qui je pourrais aller boire un verre si je n’avais pas une blouse, s’il n’était pas le patient dont je m’occupe….
Cette semaine avec mon équipe et l’aide d’une psychologue, psychanalyste, nous avons pu débriefer de ces relations qui nous happent à un moment donné, qui nous embarquent dans la folle aventure de la rencontre avec l’autre.
(Maintenant vous êtes au top sur le sujet car vous avez lu mon premier article…. Non vous ne l’avez pas lu ? Mais allez-y, cliquez ici !)

Donc je disais, avec mon équipe et notre superviseur, nous avons pu débriefer de ces relations. D’ailleurs pendant que vous lisez ces lignes, je suis sûre qu’au moins un patient vous est revenu en tête immédiatement. Un patient qui vous a particulièrement touché, celui que vous aimez voir revenir, celui avec lequel vous avez des discussions qui n’en finissent pas, celui avec qui vous pouvez rire, celui qui vous fait du bien … Oui parce que soyons honnête, cela nous fait du bien ces relations agréables dans notre boulot, ces relations de transferts et contre-transferts. De quoi ? Transfert et contre transfert …. Mais quesaco ?

Le transfert :

Le transfert est un mécanisme inconscient qui s’installe lorsque la relation de confiance est établie. Il a lieu le plus souvent lorsque il y a une asymétrie entre les deux personnes, par exemple, le médecin et le malade, l’élève et le professeur, le patient et le thérapeute… La personne va projeter sur l’autre des désirs ou des situations inconscientes liés à son propre passé. Il peut se témoigner par une grande affection, on parle alors de transfert positif, ou par une hostilité marquée, on parle alors de transfert négatif. Mais souvent on observe un mélange des deux. Ce qu’il faut bien comprendre, c’est que ces sentiments exprimés, sont souvent sans rapport avec le présent. Ils  traduisent des faits anciens devenus inconscients et que la situation actuelle révèle. En d’autre mot, la personne répète dans le présent des évènements liés au passé. Ce transfert est INDISPENSABLE dans une relation de soin, il est normal et productif.

Le contre transfert :

Le contre-transfert c’est ce que va vivre le médecin, le soignant, le professeur, le thérapeute, bref celui qui est positionné en haut dans la relation asymétrique. Il est donc constitué de l’ensemble des réactions inconscientes vécues par le soignant à l’égard du patient mais aussi de son transfert. Vous me suivez ? Pour faire simple, le soignant va vivre des choses dans la relation de soin qui sont en lien avec son propre vécu, son propre passé et qui vont être réveillées par ce que le patient projette sur lui.
Ce qu’il faut comprendre c’est que cette résonance est essentielle au bon déroulement de la relation MAIS, cela peut devenir une gêne voir un danger si le soignant n’identifie pas ce qui lui appartient de ce qui appartient au patient. Car c’est bien le rôle du soignant de poser la limite du transfert pour éviter d’en arriver à des situations débordantes comme la patiente amoureuse de son psy, ou l’élève de son professeur.
Lorsque l’on connait ce mécanisme psychologique inconscient auquel tout individu qui entre en relation avec un autre va être soumis, alors nous pouvons aisément comprendre qu’un être humain, accessoirement soignant, établisse une relation humaine, riche d’émotions, de sentiments avec un autre être humain, le patient. L’un n’est pas dissociable de l’autre, c’est-à-dire qu’il ne peut pas y avoir de relation sans émotions, sans sentiments. C’est la base des échanges entre hommes. 
Je me pose alors une question : Est-ce que dans l’autre il n’y a pas un peu de moi ? Est-ce que dans l’autre je n’y vois pas comme un prolongement de moi ? Cette résonance qui fait que l’on ressent tout à coup le besoin de passer le relai, l’envie de ne pas le revoir la prochaine fois. On se surprend même à espérer que ses souffrances s’arrêtent. On ressent un sentiment d’envahissement…. Ne suis-je pas en train de me fuir en fuyant l’autre ? 
Ces questions que nous nous sommes posées en équipe cette semaine sont venues me rappeler une rencontre, une belle, incroyable et douloureuse rencontre. 
Je l’appellerai Mr Dauphin, parce qu’il aimait l’eau, il aimait plonger pendant ses séances d’hypnose dans le bleu des océans. La trentaine, plutôt beau garçon. Il avait un cancer gastrique, un truc bien violent, qui ne touche habituellement que les personnes qui boivent ou les personnes plus âgées ;  Marié, deux enfants en bas âge. Il s’est battu, battu tout au long de son traitement, pour survivre le plus longtemps possible. Ce qui était dingue, c’était le sens qu’il mettait au fur et à mesure dans sa maladie. Comment il essayait de comprendre : pourquoi lui, comment, ce qu’il avait vécu avant la maladie. Il a eu un besoin profond de reconnexion avec lui-même et il a commencé à méditer, à s’intéresser à ce qu’il mangeait, à essayer de comprendre pourquoi il était sur cette terre et quel était le sens de sa vie. 
Alors quand on se voyait, on avait l’impression de papoter avec un pote. Il avait toujours cette délicatesse de se soucier de vous, de comment vous alliez, de comment allaient vos enfants. Nous parlions peu de la maladie. Nos discussions étaient plutôt tournées vers les bouquins, la méditation, l’alimentation. C’était une rencontre, et cette personne, cette âme était vraiment touchante. Quelle belle personne ! Quelle belle rencontre ! Quelle chance. 
Se laisser atteindre nécessite d’accepter d’être emporté. Emporté dans quelque chose que l’on n’est peut-être pas en mesure de maitriser. C’est je pense plus simple de se protéger derrière sa blouse, tel un chevalier derrière son bouclier, et de n’aborder avec lui que ce qui touche à son corps. C’est tellement facile de fuir par la porte de la connaissance et d’éviter de rentrer en relation avec l’autre. Beau mécanisme de défense. Heureusement que nos patients viennent à l’hôpital avec leur corps ! On serait bien embêté hein, de quoi on leur parlerait ?
Alors, emportée dans cette relation, j’attends, comme un animal apeuré, l’échéance que je vois arriver. Et plus il se rapproche de sa mort, plus il parle de retour aux racines, à la terre. Il émet même le souhait de partir seul explorer la planète et de mourir un jour, quelque part sur terre, seul, lui et sa mère, la terre…
Alors à ce moment comment réagir : 
  • Passer le relai car je me sens touché, peut-être même ai-je des émotions que je ne devrai pas avoir, c’est ce que l’on m’a appris à l’école…
  • Ne lui parler que de perfusion, de traitement, de symptômes, de rdv…
  • Me dire que j’ai un problème parce que je m’attache ? 
Je crois qu’à ce moment-là, il faut pouvoir accepter cette projection de soi dans l’autre. Réaliser que lorsque l’autre va partir, c’est un peu de moi qui va s’en aller avec lui, et que le combat pour le fuir est peut être MON combat pour ne pas voir partir cette partie de MOI qui désormais vit en lui.
Si aujourd’hui, ensemble, nous pouvons réaliser qu’une relation soignant/soigné c’est avant tout une rencontre d’être à être, alors peut-être que nous pourrons nous poser pour parler franchement de ce qui nous touche et de ce qui nous affecte. Se dire que parfois on y met tellement de nous que l’on a du mal à discerner ce qui appartient à l’autre et ce qui nous appartient. Nous pouvons comprendre que nos décisions répondent souvent à notre propre besoin et que notre acharnement est parfois un acharnement dirigé vers notre insupportable à nous. Sauf que notre insupportable est souvent déguisé, et son plus beau costume est l’habit de la douleur de l’autre. 
Derrière la douleur de l’autre se cache notre propre souffrance. En voulant modifier l’état interne de l’autre, c’est le mien que je cherche à toucher…
Le patient, cet autre qui pourrait être mon ami, cet autre qui me ressemble, cet autre qui pourrait être moi finalement, il n’y a qu’une blouse qui nous sépare… 
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