souffrance des soignants
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Les larmes des blouses blanches

Sur cette petite table chauffée, un lit douillé. Dans ce lit douillé, un petit bébé. Un petit bébé de 8 jours. Une petite fille.
Enveloppée dans ses langes, elle semble dormir. Elle respire difficilement mais parait paisible. La pédiatre de réanimation nous explique que son pronostic vital est engagé à très court terme. Elle est née avec une énorme tumeur dans le cerveau. Cette tumeur envahie des zones très sensibles. Les neurochirurgiens ne peuvent rien faire pour elle.
La médecine est impuissante, les moyens médicaux actuels ne peuvent rien.
Elle est la petite sœur d’une fratrie de 5 enfants. La maman n’a pas de voiture et ne peut pas se déplacer tous les jours. Elle ne dort pas sur place car il faut s’occuper des autres loulous.
Rappelez-vous, pas de jugement. Chacun fait ce qu’il peut dans la vie qu’il a, avec ce qu’il a.
Les soignants se relaient jour et nuit pour ses soins, mais également pour les câlins, le portage, les chansons et tout ce qui fait de l’environnement d’un bébé un environnement sécure et agréable.
La pédiatre nous dit qu’elle a l’impression que la petite puce n’est pas soulagée. Elle a besoin d’aide. Une fin de vie à 8 jours ce n’est pas souvent.
Pas facile d’évaluer la douleur ou l’anxiété s’il y en a. Pourtant il le faut bien.
Émilie, la puéricultrice qui s’occupe d’elle est en difficulté. C’est dur. Elle me dit que la maman n’est pas là, qu’elle a peur que ce bébé meurt toute seule. Elle ne veut pas. Elle sent qu’elle ne tient plus son rôle de soignante, mais c’est trop difficile. Comment ne pas se laisser happer par une situation aussi touchante.
La petite Lily respire de plus en plus doucement. Elle va s’éteindre bientôt. Émilie ne veut pas la laisser seule. Elle lui tient la main, lui caresse les cheveux.
Je vais alors m’occuper de cette soignante. Je pose mes mains sur ses épaules, je la masse doucement. Je lui murmure que ce n’est pas de sa faute. Que c’est le karma de cette petite fille. Qu’elle a été une soignante exceptionnelle. Que la vie emporte parfois des âmes plus vite que ce que l’on imagine.
Ce n’est pas sa fille, ce n’est pas sa faute.
Je sens ses épaules qui tremblent. Puis les sanglots arrivent. Elle pleure, elle déverse dans ses larmes toute l’impuissance qui est la sienne à ce moment précis, toute la colère d’assister à une situation qu’elle juge injuste, douloureuse. Un petit bébé de 8 jours est en train de s’éteindre loin des siens, loin de sa maman.
Mais elle n’y est pour rien, d’ailleurs c’est la faute de personne.
Lily s’est arrêtée de respirer avec sa petite main enlacée autour du doigt d’Émilie, une présence humaine, une caresse sur sa tête.
Émilie a pu laisser ses émotions s’exprimer, s’extérioriser, pour mieux repartir, pour pouvoir continuer, pour soigner encore et encore.
Une émotion c’est un mouvement qui part de l’intérieur et va vers l’extérieur. C’est ce qui permet d’évacuer.
Penser que l’on peut faire ce métier en ravalant toujours ses émotions, c’est comme mettre une bombe avec un retardateur au creux de son ventre. On entend le tic tac en permanence et on sait qu’elle peut exploser à tout moment.
Ce n’est pas une marque de faiblesse ni un signe d’incompétence. Les soignants qui pleurent ne sont pas des soignants qui sans barrières ou qui n’ont pas su respecter la distance.
Les soignants qui pleurent sont des humains, juste des humains.
Cynthia
Défi N°2, article 23/30
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2 Comments

  • Anne-Christine

    Merci pour ce bel article.
    Je ne peux que être d’accord : Pleurer n’est pas un signe de faiblesse, ni d’incompétence. Voir un soignant pleurer me rassure. Il a gardé son humanité. Il est touché au cœur. J’ai vu une fois un soignant pleurer devant moi, pour moi. Sa compassion m’a fait un bien incroyable. Oui, ma peine, ma douleur était entendue. Je n’étais pas face à un mur comme cela peu souvent arriver.
    Pour le soignant, cela est surement très compliqué à gérer. Nous ne prenons pas assez soin de nos soignants…

    • Cylie

      Prendre soin de ceux qui prennent soin tous les jours est bien la mission de ce blog et de ce que je construis autour. Merci pour ce témoignage : Sa compassion m’a fait un bien incroyable. J’espère qu’ils te liront tous !

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