neztoile alizée

Les rencontres entre Alizée et les patients

Alizée 

Service Oncologie/hématologie SAINT PIERRE

Je frappe et j’entre dans la chambre. Un petit couloir m’empêche de voir le patient, mais je vois une dame assise sur une chaise, plongée dans son smartphone. Elle lève les yeux et me regarde d’un air étonné. Puis avec un sourire amusé, elle dit au patient dont je ne vois que les pieds : Il y a un clown ! 

Alors j’entends sa voix lui répondre: Ben dis lui de rentrer. 

J’avance alors à petits pas et découvre Bernard allongé sur son lit. A côté de lui une autre dame est assise dans le fauteuil. Elle guette sa réaction. Il me fait un grand sourire et me dit bonjour. 

Je lui réponds alors : 

  • Bonjour, je m’appelle Alizée. Comment tu t’appelles ? 
  • Bernard.
  • Bonjour Bernard. 

Je me tourne alors vers les dames et leur demande leurs prénoms. Elles me répondent l’une après l’autre. Je demande alors à Bernard qui sont ces ravissantes dames qui l’accompagnent. Il me présente son épouse, assise au pied du lit et sa cousine, assise à côté de lui. Je reviens alors vers lui et lui demande : 

  • Comment te sens-tu ? 
  • Bof, moyen.
  • Ah tu n’es pas très bien. Elle est comment ta météo à l’intérieur de l’intérieur de l’intérieur de toi ? 
  • Maussade.
  • Qu’est-ce qui pourrait faire revenir le soleil ? 
  • De partir courir dans un champ. Je me sens enfermé. 
  • Ah ça tombe bien, enfin pas que tu sentes enfermé hein, mais parce que je suis respirateur d’hôpital !! Si, si.  Ça fait longtemps que tu es là ? 
  • Oui 4 semaines. Je ne peux pas sortir. Ma jambe est cassée. C’est comme ça que l’on a découvert ma maladie. 

Du coin de l’oeil je vois la dame assise à côté de lui avoir les larmes aux yeux. Elle se retient et se cache dans son mouchoir.

Je lui fais alors une confidence : 

  • Sais-tu que tu peux sortir de cette chambre. Enfin ton corps il reste là et moi je pars avec toi dans les champs. 

Il me regarde tous les trois d’un air suspect …. Je lui dis : 

  • Tu veux qu’on y aille ? 

Il me fait oui de la tête. Je sens qu’il est curieux et à la fois pas très convaincue. Je lui propose de fermer les yeux et de s’installer confortablement dans son lit. Il s’installe puis ouvre brusquement les yeux et dit à sa femme : 

  • filme ! 
  • Ah ben carrément, toi quand tu vis une expérience c’est du sérieux ! 

Sa femme ouvre le smartphone et enclenche la caméra. Moi je lance la musique et je commence.

  • Ferme les yeux et prends le temps. Respire profondément. Gonfle tes poumons de cet air qui entre par tes narines, et laisse le ressortir, libre. Prends le temps de respirer car tu vas avoir besoin d’air.  Plus tu respires et plus tu sens léger. Léger comme l’air, léger comme un ballon qui s’envole. Tu ressens presque ton corps qui décolle du lit. Tu ressens cette sensation de légèreté dans tout ton corps et ça te rempli de joie. Tout à coup, tu ouvres la fenêtre. Tu sens l’air qui te caresse le visage. (je souffle sur son visage à ce moment là). Tu décides de sauter et de partir. (la musique devient plus rythmée, plus intense). Et tu cours, tu cours vers ce champ merveilleux. Peut-être le connais-tu déjà ou peut-être l’as-tu rêvé ? Mais tu le vois ce champ, il est juste devant toi. Tu cours de plus en plus vite et tu te sens de plus en plus libre, heureux, léger. Tu sens les herbes qui te chatouillent les pieds. (Je lui caresse les pieds avec une plume). Peut-être es-tu seul dans ce champ ou peut-être que les gens que tu aimes te rejoignent. En tout cas tu es bien, heureux et joyeux. Et tu profites de ce moment, les nuages, le soleil… 

Je le laisse profiter.

– Ahhhh respire bien et quand tu as envie tu peux revenir avec nous. Tranquillement hein, à ton rythme tu reviens et tu ouvres les yeux.

La musique s’arrête et il ouvre les yeux. Il arbore alors un magnifique sourire et m’applaudit comme un enfant. Il regarde sa femme d’un air complice, le voyage a été filmé :).

  • Alors, c’était bien ? 
  • Trop bien ….
  • Tu sais que tu peux y retourner quand tu veux ? Tu fermes les yeux, tu respires pour être plus léger et hop …. Tu t’échappes. 
  • Oui me fait-il de la tête. 
  • Alors tu te sens comment ? 
  • Ca va. 

Mais je sens que ça va pas complètement. Sa cousine pleure à côté et me faisant signe de ne pas réagir pour pas qu’il voit. Evidemment je réagis à fond. 

  • Olala mais ces larmes …. Tu sais que je récupère tout moi, les larmes, la tristesse. Je prends tout. Je suis un récupérateur de tristesse.

Je joins mes mains et m’approche d’elle en mettant mes mains sous son visage. Elle me fait non de la tête puis explose en sanglots. Je la prends dans mes bras et lui dit de tout me donner. 

  • Je prends tout vas-y donne moi tout ce que tu as. Ne garde rien, soit généreuse. 

Elle éclate en sanglots et je la prends dans mes bras. Elle pleure dans mes bras sous les yeux de ses proches. Peut-être ose t’elle pour la première fois offrir et partager sa tristesse avec eux. Je ne sais pas. Elle me fait signe que c’est bon, je relâche mon étreinte. Quand je me retourne, Bernard me regarde avec beaucoup de gratitude dans les yeux. Je lui dis : 

  • Et ben, elle en avait des choses sur le coeur ta cousine. Elle est tout le temps généreuse comme ça ? 

Il me sourit.

Quand je me retourne, c’est son épouse qui pleure. 

  • Ah lalala mais toi aussi tu veux me donner des choses ! Alors elle rit et pleure en même temps, et je la prends dans mes bras. 

Quand elle a fini de sortir ses pleurs, je regarde Bernard et lui dis : 

  • Dis donc tu as une sacrée famille toi ! 
  • C’est pour ça que je veux rentrer. 
  • OK, de quoi tu aurais besoin pour garder la force jusqu’à ce que tu rentres ? Qu’est-ce que tu voudrais que l’on te dise tous les matins pour que cela te donne l’énergie de te battre ?
  • ….

Je m’adresse alors à sa cousine : 

  • Qu’est-ce que vous lui diriez-vous ? 

El là elle part dans un grand monologue où elle lui témoigne son amour et sa présence éternelle auprès de lui. Elle lui qu’elle prie tous les soirs pour lui et demande à dieu de le sauver. Elle lui dit qu’elle sera là quoi que Dieu décide. 

Alors je résume tout ça sur un papillon post-it et je le colle sur la barrière. 

Pius je m’adresse à son épouse. 

  • Et vous ? Vous auriez envie de lui quoi ? 
  • Rentre vite, on t’attend. 

Je note sur autre papillon et le colle sur la barrière. 

Puis je lui écris une phrase aussi : Pars courir dans les champs quand tu as besoin de force. 

Et je lui demande s’il veut aussi s’en offrir une. 

Il me dit non, je vais prendre que celles-là. 

Alors je leur propose de se réunir autour de Bernard et de lui transmettre toute notre force. Je leur propose de se relier de coeur à coeur pour être toujours ensemble quoi qu’il arrive. Son épouse se lève, nous nous prenons tous les 4 par la main. Nous respirons ensemble et je les invite à fermer les yeux et à profiter de ce moment où nous sommes liés. Puis je mime un fil qui part de nos coeurs et se relient aux autres coeurs. Je leur dis que nos coeurs sont liés toujours. Que même si on ne se voit pas, on pourra encore sentir ce fil qui nous lie de coeur à coeur. 

Ils ont les yeux fermé. La main de Bernard à droite et la main de son épouse à gauche me serrent fort. 

Quand nous ouvrons les yeux, Bernard me fait un grand sourire. Je leur dis que je vais les laisser maintenant. Alors, malgré sa fracture il se relève dans son lit et me tend les bras. Nous nous faisons alors un énorme câlin. J’envoie des baisers aux deux femmes qui me regardent partir. Son épouse me dit merci du bout des lèvres, sans un son. 

Je quitte la chambre, dans les sourires et certainement la petite porte de la reliance. 

Je sais que maintenant ils savent qu’ils ne seront jamais séparés. 

Alizée, 16 décembre 2019


Alizée

Service oncologie/hématologie SAINT PIERRE

Je rentre dans la chambre sur la pointe des pieds. Elle me regarde avec un grand sourire. Faut dire que cela ne fait que quelques jours qu’elle est sortie d’aplasie, et donc d’isolement. Elle me regarde avec des étoiles dans les yeux et me dis : 

  • Oh comme tu es belle !! Tu es vraiment magnifique. Attends je vais prendre une photo pour pouvoir la mettre chez moi ….

Je lui dis merci et lui dis qu’elle est très lumineuse aussi. Je me laisse faire au jeu des photos. Elle sourit de me voir prendre des poses différentes. Au bout de quelques minutes elle pose son téléphone t je peux lui demander comment elle s’appelle : 

  • Denise
  • Je suis enchantée de rencontrer Denise, moi c’est Alizée. 
  • Merci d’être venue me voir. Cela me fait tellement de bien de te voir. Tu es si belle ! 
  • Que fais-tu ici ? 
  • Je suis venue faire ma chimio. 
  • Et comment ça se passe ? 
  • Ca va, j’ai passé le plus dur. Maintenant je peux sortir de ma chambre. Mais je la supporte plutôt bine pour mon âge. 

Je lui demande son âge, et lui fais une proposition à 70 ans. Elle éclate de rire. 

  • Tu me fais rire, j’ai 82 ans

Waou je reste bouche bée, Denise est une très belle femme. Je lui dis. Elle me répond que c’est moi qui suis belle. Je lui alors que nous sommes deux belles femmes qui profitons de ce moment présent. Elle me souris. 

  • Comment tu vois tes lendemains ? 
  • Sereine. 
  • Tu te sens sereine ? 
  • Oui.
  • Tu as peur de la mort ? 
  • Non pas du tout. La mort ne me fait pas peur. Ce sont mes enfants qui ont peur que je meurs. 
  • Tu en a parlé avec eux ? 
  • J’ai essayé mais ils me disent tout de suite : Non maman, ne parle pas de malheur. Pourquoi tu parles de ça. 
  • Ils ont peur de la mort tes enfants ? 
  • Oui beaucoup. Alors je n’en parles plus. Mais moi je suis prête. Quand Dieu le voudra, il pourra me rappeler à lui. Je suis prête. 

Je lui dis alors qu’elle est merveilleuse et que c’est extraordinaire de croiser des personnes comme elle, prête à partir pour un grand voyage. Je lui demande alors ce qu’elle aime dans cette vie sur terre.

  • Mes petits enfants. Elle en a 4 et me décris chacun d’eux. 
  • La danse et la musique. 

Merveille ! Je lui demande alors si elle veut danser ? Elle me dit que non, qu’elle aime regarder les gens danser. Je lui propose de danser pour elle. Elle accepte. Je mets alors la musique et commence à virevolter dans sa chambre. Je lui prends les mains, et elle danse avec moi, son corps allongé sur le lit, elle se joint à moi pour un moment de danse et de joie. 

Quand je finis elle me dit merci. Elle me dit que c’est merveilleux de vivre ça à l’hôpital. Elle me demande si je vais voir d’autres personnes, si je vais repasser, comment elle peut me revoir. Je sens que cette rencontre à résonner pour elle. Qu’elle lui a permis de se connecter à la beauté, au merveilleux. Elle n’avait pas besoin d’être apaisée, juste d’être déconnectée à ce qu’elle croit déjà, la force du vivant, la puissance d’un ailleurs. Je lui laisse une plume en souvenir d’Alizée. 

Elle la prend délicatement et la range dans les pages de sa bible. Elle me dit qu’elle va la garder toujours. Qu’elle va la mettre à côté de ma photo qu’elle va développer en rentrant chez elle. 

Elle me dit qu’elle oubliera jamais notre rencontre. Je lui réponds que je suis remplie de bonheur de l’avoir rencontrée. Elle me répond qu’elle aussi. Nous nous quittons dans la joie et l’amour, dans le bonheur d’une rencontre avec une femme déjà remplie et prête pour ce grand voyage.

Alizée, 16 décembre 2019



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