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Suivez le protocole

Leur papa est au bout de sa vie. La respiration modifiée, la conscience déjà envolée, elles le veillent tous les jours. Comme il a veillé sur leur naissance, sur leur enfance, sur les années qui ont fait d’elle des femmes, aujourd’hui c’est à leur tour de veiller sur lui. 

Il n’a plus le visage d’avant. C’est bizarre, c’est comme si l’âme était partie devant et avait laissé son enveloppe charnelle sur terre. La fin est proche, elles le sentent. Peut-être que ce serait bien de rester cette nuit auprès de lui. Au cas où son dernier souffle surviendrait pendant la nuit.
Oui mais voilà, ni l’une, ni l’autre ne souhaite rester seule avec lui. Elles ont trop peur que le décès survienne, peur de se retrouver seule avec leur papa mort. La solution serait d’être ensemble. Dormir ensemble dans la chambre de papa pour se soutenir au cas où il déciderait de partir.
Elles décident d’aller en parler à l’infirmière. Même s’il n’y a pas de lit de camp, elles se relaieront sur le fauteuil, ce n’est pas un problème. Elles ne sont pas là pour demander le confort d’un hôtel, mais juste pour être près de papa pour ses dernières heures. C’est tellement important un papa.
Il est 18h30, et l’infirmière parait gênée d’accepter leur requête. Elle explique qu’elle doit prévenir la cadre de garde. Elle appelle la cadre. La réponse est déconcertante : 
« Pour des raisons de sécurité, c’est une personne par chambre. Vous comprenez bien que s’il y a le feu, nous devons évacuer le CHU. Et si chaque patient a 2 membres de sa famille dans la chambre la nuit, nous prenons de gros risque. »
Prenez 10 secondes pour vous imprégner de cette réponse. Réussir à dire à deux femmes qui sont en train de perdre leur papa, que si le CHU prend feu (imaginez la probabilité pour que le CHU prenne feu cette nuit), ce sera compliqué de les évacuer. 
Comment peut-on en être rendu au point où le protocole, la législation prend le pas sur l’humanité et l’adaptabilité aux situations humaines. L’éthique du soin c’est parfois savoir sortir du cadre. Le cadre est parfois moins éthique que ce qu’il voudrait l’être. Nous avons des protocoles pour garantir au patient un respect et un accès aux soins dignes et sécurisant. Mais ces protocoles viennent parfois induire malveillance et irrespect, sans le vouloir. Le dernier rempart est alors le soignant. Et son rôle et de s’édifier contre lorsque cela lui semble justifié. 
Ne devenons pas des exécuteurs législatifs. Laissons les textes aux juristes et faisons de la médecine, de l’accompagnement, avec humanitude, respect et réflexion. N’oublions pas notre cerveau et notre capacité à s’adapter aux situations singulières que nous rencontrons tous les jours. 
Le CHU n’a pas pris feu, les sœurs sont restées car la cadre n’a jamais voulu monter leur dire en face et le papa s’est éteint, avec à son chevet, ses deux princesses. 
Cylie
Défi N°2, article 12/30
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